Cela ne vous aura sûrement pas échappé : ces derniers jours, les médias relayent cette information, plutôt inquiétante, selon laquelle l’Humanité vivrait à crédit depuis le 8 août cette année.

Mais que signifie vraiment cette idée de « vivre à crédit » ? Quelles en sont les conséquences et que peut-on faire pour réduire cette « dette » ? Quelle est la part de l’industrie textile dans ce phénomène de dépassement écologique ?

Qu’est-ce que l’Empreinte écologique ?

Pour comprendre facilement ce que signifie « vivre à crédit » sur notre planète, il faut d’abord connaître le principe de l’Empreinte écologique. L’empreinte écologique est un outil élaboré par l’organisation Global Footprint Network, regroupant plus de 70 partenaires, dont le très connu WWF. Cet outil permet de mesurer la pression que l’être humain exerce sur la nature.

Cet instrument évalue la surface bio-productive nécessaire pour répondre aux besoins d’une population : nourriture, air pur, eau, matériaux de construction, absorption des déchets etc.

L’Empreinte écologique s’exprime donc en hectares !

Le site Futura-sciences.com propose une représentation imagée très parlante :

Imaginez-vous en tant que naufragé sur une île déserte.

Quelle devrait-être la taille de votre île (terre, lagon et mer accessible compris) pour vous permettre de vivre durablement en autarcie ? Si vous construisez plusieurs cabanes et faites des feux de camps tous les soirs, vous appauvrirez par exemple les ressources en bois de votre île, qui n’auront pas le temps de se renouveler. Il en va de même pour votre production de déchets : votre île sera-t-elle suffisamment vaste pour absorber vos déchets (forêt absorbant le CO2, sol absorbant les déchets des produits consommés etc.) rapidement et éviter l’engorgement ?

illustration empreinte écologique

L’apport créé par la biosphère est appelé « biocapacité » ou capacité biologique.

Un mode de vie durable implique donc une empreinte écologique inférieure à la biocapacité du lieu où l’on vit (empreinte < biocapacité).

À l’échelle mondiale, l’Empreinte écologique est une estimation de la superficie terrestre (et/ou marine) bio-productive qui répondrait idéalement à l’ensemble des besoins de l'Humanité.

Il ne faut pas confondre Empreinte écologique et Empreinte carbone. Cette dernière, incluse dans l’Empreinte écologique, ne concerne que les émissions de gaz à effet de serre et la capacité de la biosphère à les absorber. L’Empreinte carbone représente actuellement la moitié de l’empreinte écologique de l’ensemble de l’Humanité.

Plusieurs niveaux de calcul possibles

National

Le Global Footprint Network calcule l’Empreinte écologiqe d’un pays sur une durée d’un an. Le calcul inclut de multiples données statistiques publiées par les grandes structures internationales telles que l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture, l’Agence Internationale de l’Energie, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.

Ces données permettent d’une part d’évaluer la biocapacité d’un pays, et d’autre part d’établir dans quelle mesure sa population fait pression sur la biosphère de son territoire pendant une année donnée.

L’Empreinte écologique de chaque nation est calculée annuellement depuis 1961.

Le constat est sans appel : aujourd’hui la plupart des pays développés ont une Empreinte écologique supérieure à la biocapacité de leur territoire.

L’infographie proposée par la WWF illustre parfaitement cet état de fait.

infographie empreinte écologique par pays

On peut d’ailleurs malheureusement considérer que certains pays à l’empreinte écologique faible, subissent de plein fouet les conséquences du dérèglement climatique, induit par les nations consommatrices de ressources et productrices de déchets… Mais c’est un sujet qui pourrait à lui seul faire l’objet d’un article !

Les données, résultats et méthodologie (plutôt complexe !) sont disponibles sur le site du Global Footprint Network (ici : données et résultats et ici : méthodologie)

Local

Les collectivités locales peuvent tenir des comptes d’Empreinte écologique pour mettre en évidence les demandes écologiques dans des domaines particuliers (résidence, production, transports, etc.) et adapter leur politique de développement au plus près de leurs besoins.

Notons également qu’une entreprise peut elle aussi calculer son Empreinte écologique pour améliorer ses performances environnementales.

Individuel

Plusieurs sites internet proposent de calculer l’Empreinte écologique de votre foyer. Il suffit pour cela de répondre à un questionnaire précis, qui permettra d’évaluer la pression que votre mode de vie exerce sur l’environnement, et ainsi évaluer la surface nécessaire pour soutenir ce niveau de vie.

Le calculateur le plus précis demeure celui proposé par le Global Footprint Network (ici) , car il est pondéré par les données spécifiques de chaque pays concerné. Malheureusement, de nombreux pays ne sont pas encore disponibles.

Vous pouvez tout de même vous faire une idée globale de votre Empreinte écologique en utilisant l’un des calculateurs proposés par les sites ci-dessous :

calculateur d'empreinte écologique

Autant vous prévenir, le résultat de ce calcul risque d'être un choc pour la plupart d'entre nous : l'empreinte individuelle soutenable, c'est à dire la surface bioproductive à laquelle chaque être humain "a droit", est estimée à 1,8 hectares. Or, la grande majorité des personnes qui répondront à ce questionnaires, dès lors qu'elles chauffent leur maison et possèdent une voiture, dépassera ce seuil critique de 1,8 hectares...

Nous vivons à crédit depuis le 8 août de cette année

Le Global Footprint Network calcule chaque année l’Empreinte écologique de l’Humanité, et le résultat tombe comme un couperet : aujourd’hui, la population mondiale utilise l’équivalent de 1,3 planètes chaque année. Autrement dit, nous ne laissons pas le temps à notre planète de renouveler les ressources que nous utilisons. (il lui faut actuellement 1 an et 4 mois pour renouveler ce que nous consommons en un an).

Chaque année le Global Footprint Network évalue la date à laquelle l’Humanité a utilisé l’intégralité des ressources naturelles de l’année en cours.

Cette année, le jour du dépassement tombe le 8 août… Cette date emblématique avance dangereusement d’une année à l’autre.

En 1970, l’Humanité vivait à crédit à partir du 23 décembre ; en 1990, c’était le 13 octobre…

Les données statistiques et démographiques prévoient qu’en 2050, l’Humanité consommera l’équivalent de 2 Terres !

L’industrie textile, production la plus polluante après le pétrole

Dans ce contexte de surexploitation des ressources naturelles, il est primordial de se pencher sur la problématique du textile.

Plusieurs axes de réflexions

  • la production de matières premières : la culture du coton est la plus consommatrice d’eau (compter en moyenne 10 000 litres d’eau pour 1kg de coton) et génère une pollution importante liée à l’usage de pesticides (70 % des cours d’eau en Chine sont pollués par l’industrie textile, 25% de la consommation mondiale de pesticides est engloutie par la production de coton selon l’OMS)
  • la teinture : les colorants contenants des métaux lourds sont interdits en Europe mais les contrôles ne sont pas systématiques sur les produits d’importation. En 2011 déjà, Greenpeace avait publié deux rapports ("Dirty laundry" et "Dirty laundry 2") mettant en évidence la présence de perturbateurs endocriniens dans 78 échantillons achetés dans 18 pays ; Ces rapports avaient révélé la présence d’éthoxylates de nonylphénol dans les vêtements neufs fabriqués notamment en Chine, au Vietnam, aux Philippines et en Malaisie.
  • le transport : le transport des matières premières par cargo représente une consommation d’hydrocarbures collossale.
  • les habitudes de consommation : 700 000 tones de vêtements sont consommées en France chaque année. 80 milliards de vêtements sont fabriqués tous les ans dans le monde… Le gaspillage est légion dans l’univers de l’habillement, avec 12kg de vêtements jetés par chaque français tous les ans, 70 % de notre garde-robe n’est pas portée...

D’accord, mais concrètement, on fait quoi ?

Bien entendu, quand on imagine les relations et dynamiques opaques qui se jouent bien au dessus de nos têtes entre gouvernements et lobbyistes, on se laisserait volontiers tomber sur notre canapé en se disant que « c’est foutu ». Mais n’oublions pas que la force invisible, la masse, la base, c’est nous ! Que c’est dans chacun de nos gestes que les solutions vont prendre vie.

Des alternatives dans le monde du textile

  • la production de matière première : privilégier les matières premières à forte valeur écologique: le chanvre (robuste ne nécessitant pas de pesticides, peu gourmand en eau), le lin (peu gourmand en eau lui aussi, il ne produit pas de déchets car toute la plante est utilisée. En revenche, sa culture appauvrit le sol pour quelques années), la ramie (ou « ortie de Chine », qui possède les mêmes vertues que le chanvre), le lyocell (ou Tencel, fibre issue de la cellulose, obtenue selon un procédé respectueux), la fibre de pin (obtenue à partir de déchets d‘élagage), le coton biologique (moins gourmand en eau et exempt de produits chimiques) et bien d’autres, listées dans cet article de ConsoGlobe. Il existe également des articles de mode confectionnés dans du tissu recyclé ou récupéré.
  • la teinture : Bien sûr il faut privilégier les pigments naturels. Mais l’étape de la teinture est toujours critique puisqu’elle nécessite de fixer le pigment sur la fibre. Cette action demande à la fois de l’eau et des produits permettant cette fixation. Les labels Oeko-tex, GOTS, NatureTextil permettent de garantir l’absence de produits dangereux, allergènes, métaux lourds ou pesticides. Par ailleurs, une technique révolutionnaire a vu le jour : la teinture sans eau, sans produits chimique, utilisant du CO2. Une plu value écologique indéniable, mais qui ne permet pour le moment de teindre que le polyester (le nylon et le coton sont à l’étude). Plus d’infos sur le site de DyeCoo
  • le transport : Le choix de produits locaux diminue évidemment votre empreinte carbone. En revanche, de nombreuses fibres textiles n’étant pas produites sur le sol français, il paraît compliqué de consommer intégralement local en matière d’habillement. Le choix s’orientera ainsi vers des filières qui centralisent au maximum les étapes de production (culture, filature, teinture, confection) afin que les transports soient les plus réduits possibles. On évitera donc un t-shirt dont le coton a été cultivé en Chine, filé au Bangladesh, teint au Viet-Nam pour finalement être confectionné en Europe (ce qui est malheureusement souvent le cas!). Par exemple, les vêtements Organication sont entièrement produits et confectionnés dans une seule et même région de Turquie : culture du coton bio certifié et usine (socialement éthique) comprenant la filature, la teinture et la confection en un même lieu. De même pour Hempage qui travaille avec les petits producteurs de chanvre, proche de la filature.
  • les habitudes de consommation : C’est bien là que nous avons le plus de pouvoir ! Évitons le gaspillage en pratiquant l’économie circulaire : en achetant d’occasion dans des friperies, en réduisant nos achats à ce dont on a réellement besoin, en faisant durer nos vêtements, en arrêtant de pratiquer la mode « jetable » et privilégiant les belles pièces qui durent. Puis n’oublions pas de donner nos vêtements en fin de vie (dans les conteneurs de récupération), car ils seront valorisés au lieu d’être brûlés.

Une attitude « durable » au quotidien

Si nous gardons à l’esprit cette comparaison simple « empreinte < biocapacité », nous tenons le bon bout. Lorsque nous nous trouvons face à plusieurs produits, posons-nous la question :

  • Lequel d’entre eux a nécessité le plus de ressources ?
  • Lequel d’entre eux sera le plus facilement dégradé une fois consommé ? 
  • Quelle multinationale sans scrupule vais-je enrichir en achetant ce produit ?
  • Quel producteur local vais-je soutenir en achetant celui-là ?»

Soyons des consommateurs curieux, éclairés, critiques, lucides et surtout n’ayons pas peur de faire des choix. Ces derniers sont indispensables face à la situation critique que nous vivons aujourd’hui.

La pratique raisonnée de l’agriculture, le durable, le local, le bio, réduire la quantité au profit de la qualité, pratiquer l’économie circulaire, se demander de quoi avons nous réellement besoin, éliminer le superflu. Autant de concepts mis en avant, parfois à outrance dans le greenwashing des entreprises, mais que nous pouvons mettre en pratique, concrètement, loin des manipulations médiatiques et commerciales. Juste dans nos petites vies à nous, nos jardins, nos garde-robes, nos composteurs, nos garde-manger, nos paniers à commissions (ou nos chariots de supermarché, n’ayons pas honte!). Les petits actes raisonnés ont un pouvoir infini.

À nous de prendre ce pouvoir pour changer les choses, car malgrès tous les progrès techniques et scientifiques, nous ne sommes pas en mesure de dupliquer notre planète…

Sources :